Aux sources de la Loire...

Publié le par Nicolas TERME

Aux sources de la Loire...

Les premiers livres scolaires de nos aïeuls n’hésitaient pas à désigner le sommet du Mont Gerbier-de-Jonc en Ardèche comme berceau du plus long fleuve français. Certains autochtones rapportaient quant à eux la naïve et fière réponse de cette jeune élève ardéchoise à l’inspecteur primaire lui demandant :

  • « Voyons, ma petite, dites-moi, où la Loire prend sa source ?
  • Dans l’écurie de mes parents ! »[1].

Seulement, depuis ces temps immémoriaux, de l’eau a coulé sous les ponts et la fameuse « source véritable », où s’agglutinent chaque été des milliers de touristes, ne serait pas celle que l’on croit !

  

1- Une source au sommet du Mont Gerbier-de-Jonc ? :

Dès le début du 20ème siècle les premiers guides d’excursions du Velay et des Cévennes tordent d’ailleurs le cou à cette première idée reçue.    
Le célèbre mont est alors décrit comme « un cône largement évasé par la base » cumulant à 1551 mètres et offrant une ressemblance parfaite avec celle que présentent les gerbes de blé réunies en meule et qu’on appelle dans le pays « gerbier ».

Son sommet, auquel on ne parvient qu’après une marche ascensionnelle assez pénible, est un rocher phonolithique couvert de petits arbustes, de plantes vivaces et de quelques joncs justement ! Ces mêmes joncs qui trahissent la présence d’une eau que les chaleurs de l’été absorbent et qui réapparaît après les pluies de l’automne. C’est, selon ces premiers guides, « à cet indice accusateur qu’ont voulu faire allusion ceux qui ont prétendu que la Loire prenait sa source au sommet même du Gerbier de Jonc » [2].

Les étymologistes modernes font désormais remonter l’appellation de ce suc à sa racine préceltique recomposée à partir de « Gar » (le rocher) et de « Jugum » (la montagne) pour désigner cette « montagne aux rochers ».

Au sommet justement nous embrassons du regard une grande partie de la montagne ardéchoise, le suc de Sara, les contreforts du Mézenc tout proches et jusqu’à la chaîne des Alpes ! Nos premiers guides touristiques insistent néanmoins sur l’importance de ne pas s’abandonner trop longtemps aux séductions magiques de cet éblouissant spectacle, « l’air vif et pénétrant qui souffle là-haut étant souvent fatal aux imprudents » !

 

2- Le Gerbier-de-Jonc comme « ligne de partage des eaux Méditerranée – Atlantique » :

Le Mont Gerbier-de-Jonc agit comme un véritable capteur de pluie et d’humidité atmosphérique. Le volcan devient ainsi source et son énorme nappe phréatique s’épanche des deux côtés de ses versants :

  • Au sud vers Sainte-Eulalie pour constituer la Loire et se jeter beaucoup plus tard dans l’océan Atlantique
  • Au Nord vers Saint-Martial et se jeter dans la mer Méditerranée via la Rhône

C’est ce qu’on appelle la « ligne de partage des eaux » et ce qui explique la présence de nombreuses sources autour de l’ancien volcan.

 

3- La Loire : un fleuve, plusieurs sources :

Tout autour du Gerbier-de-Jonc des panneaux indicateurs improvisés engagent en effet le visiteur à pénétrer dans telle ou telle boutique ou exploitation agricole, où il pourra admirer la seule, l’unique, la véritable source de la Loire… et dépenser quelques euros en spécialités plus ou moins locales…[3] Mais en vérité pas une seule d’entre elles ne saurait prétendre au titre de « source du fleuve » qui naît d’une convergence de toutes ces petites « sources » un peu plus loin en aval dans la vallée.

  • « La source authentique » :

Elle est symbolisée par un monument érigé en 1938 par le Touring club de France et donne directement sur le parking des visiteurs aux pieds du suc.

  • « La source géographique » :

La source légendaire de cette jeune écolière ardéchoise, qui plaçait l’origine du fleuve dans « l’écurie de ses parents », se trouve en contrebas de la route dans une antique ferme au toit de lauze.        
Elle est nommée « source géographique » car c’est elle qui était mentionnée autrefois dans les anciens manuels scolaires de géographie comme étant l’unique source de la Loire.

Son débit et sa température restent constants hiver comme été et l’eau coule à l’année dans un bac en pierre à l’entrée de l’ancienne écurie.

Certains affirment néanmoins que cette « source », très prisée des touristes et abondamment photographiée, n’est que la continuité romantique de la résurgence (moins photogénique) de la précédente « source dite authentique », traversant ainsi la route départementale dans un simple tuyau…[4].    
C. BERTHIER rapporte même en 1950 dans Les sources de la Loire :   
« une petite source naît bien sur le flanc Ouest du Gerbier. Elle alimente un chalet-hôtel puis une ferme peut être millénaire et irrigue par la suite une prairie en aval de la ferme, où ses eaux sont bientôt bues par le sol. Aucun lit de ruisseau. Elle ne peut donc être la source de la Loire »[5].

  • « La source véritable » ou « source cadastrale » :

Également appelée « source cadastrale » elle correspond en effet à la « source dite officielle » indiquée sur le plan cadastral n°87.      
On la découvre près de l’ancienne ferme de Sagnas, à 500 mètres en partant vers l’Est, dans un pré en contrebas d’un autre restaurant au lieu-dit Préchabas
C’est ici que l’on a établi le « point zéro » de la Loire, c’est-à-dire l’endroit à partir duquel on commence à mesurer la longueur exacte du fleuve.       
On la reconnaît à son célèbre écriteau : « ici commence ma course vers l’océan ».
Ce ravinement forme à 2 kilomètres en aval un ruisseau de 2 mètres de large environ et d’une quinzaine de centimètres en profondeur. Ce ruisseau est nommé « petite-Loire »[6].

  • « La source de l’Aigueneyre » :

Cette « petite-Loire » se réunit alors à un autre ruisseau d’égal débit mais de longueur double qui vient du col de Moutouse (à 3,5 kilomètres à vol d’oiseau du Gerbier-de-Jonc) dans la forêt de Bonnefoy. Ce ruisseau, qui devrait donc être considéré comme le véritable fleuve, est nommé l’Aigueneyre (la rivière noire) en raison des teintes noires de ses eaux, dues à la présence de roches volcaniques.        
La rencontre de l’Aigueneyre et de la « petite Loire » s’effectue au lieu-dit le « Cros de Lizeret ».

Quelquefois baptisée « source des savants », elle a les faveurs des géologues qui voient en elle la « source véritable » d’un fleuve qui ne s’appellerait donc plus « Loire ».

 

4- La Loire : source d’un bassin de réception des eaux :

Ces sources, ces ravinements, ces ruisseaux s’écoulent ainsi le long de la « ligne de partage des eaux » en recevant le plus souvent de nombreux petits affluents. Dans la fourche qu’ils forment, l’ensemble de ces résurgences constitue ainsi un véritable « bassin de réception des eaux de la Loire ».    
Pour C. BERTHIER il serait donc « rationnel de dire que la Loire est constituée par la réunion, au Cros de Liseret, de deux ruisseaux : « l’Aigueneyre » et la « petite-Loire » qui drainent ainsi tout le bassin de réception »[7].

L’idée ne date pas des géologues contemporains puisque dès 1930, Georges et Pierre PAUL dans leur ouvrage « Le pays de Velay et le Brivadois », affirmaient également que « la Loire naît de l’union de plusieurs ruisseaux dont le plus important ne vient pas, comme on a coutume de l’écrire du Gerbier de Jonc, mais bien à 3 kilomètres plus au Nord, de la « Croix de Monrouse ». C’est exactement au « Cirque des Moutons », sur le versant sud de Pradoux, que le fleuve des Valois prend naissance »[8].

Mince filet d’eau sortant de terre parmi des touffes de gentianes, de renoncules et de pensées violettes, cette « Loire aux eaux noires » qui ne connaît pas son véritable nom aura décidément fait couler beaucoup d’encre.  
Un débat sans fin tranché définitivement par l’historien et poète ambertois Pierre de Nolhac pour qui « l’Allier, comme tout le monde le sait est la véritable Loire… »[9] … ?

 

Notice bibliographique :

  • Les sources de la Loire – C. BERTHIER – 1950
  • Géographie du département de la Haute-Loire – Adolphe JOANNE – 1903
  • Pages auvergnates – Pierre de Nolhac – 1931
  • Le Pays de Velay et le Brivadois – Georges et Pierre PAUL – 1930
  • Le Zircon n°49 – Groupe géologique de la Haute-Loire – 2020
  • Le Velay, guide d'excursions - Syndicat d'initiative du Velay - 1910
  • Reportage de France 3 - 1975 
  • Reportage de France Info - 2016
  • Reportage du Journal L'Eveil - 2020

[1] Le Pays de Velay et le Brivadois – Georges et Pierre PAUL – 1930
[2] Le Velay, guide d’excursions – Syndicat d’initiative du Velay – 1910
[3] Reportage de France 3 – 1975
[4] A la source « véritable » du fleuve Loire – Journal L’éveil de la Haute-Loire – 26 mars 2020
[5] Les sources de la Loire – C. BERTHIER – 1950
[6] Les sources de la Loire – C. BERTHIER – 1950
[7] Les sources de la Loire – C. BERTHIER – 1950
[8] Le Pays de Velay et le Brivadois – Georges et Pierre PAUL – 1930
[9] Pierre de Nolhac – Pages auvergnates – 1931

Publié dans Cévennes

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article